PIERRE PILONCHERY
pilonchery.com
QUELQUES LIEUX POUR UN MARCHEUR
(notes de travail pour l'exposition "WALKER" 14 mai-26 juin 2009)

Photos © Florence Jaillet

Voici  une mise bout à bout de 120 notes de travail dans le temps de préparation et d'exposition de l'installation « WALKER » à l'Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon (14 mai - 26 juin 2009 ) comme les 120 m2 de la surface papier des Publicitages suspendue dans l'installation, accompagnée de la projection du film « A Walker In The Universe » et de la diffusion en simultané, sur 3 moniteurs à côté, de ses différentes projections de par le monde dans des lieux les plus divers et variés.


« Je dédie ce travail à tous les endroits de la Terre. »


Je localise mon travail dans des lieux différents à chaque intervention. Je ne l'implante jamais définitivement dans un type d'espace parce que le monde est vaste pour inventer et découvrir. Le monde est fait pour l'art comme un paysage dans lequel l'artiste peut installer son oeuvre et ses possibilités. Et nous savons que la question des possibilités transforme l'oeuvre bien au-delà de son propre sens dans le processus de son élaboration. Des stratégies qui n'ont rien de thématiques y développent des points de vues multidirectionnels jusqu'à peut-être atteindre une conception cosmique en tout cas je l'espère. Mais pour autant l'ancrage dans une perspective critique d'un travail articulé à son contexte de réception après celui de sa fabrication renvoie à la nécessité du processus créatif d'avoir recours à des lieux différents justement. C'est le cas d'une exposition dans un centre commercial ou d'une autre dans un musée de sculptures antiques, etc., ou bien encore dans ce bâtiment universitaire qui reçoit l'exposition « WALKER », et dans beaucoup d'autres lieux de plusieurs pays (France, Allemagne, Espagne, Gambie, Chine, Russie, Royaume-Uni, Australie, Hong-Kong, Canada, Etats-Unis, ...) dans lesquels ont été diffusés sous les formes les plus variées le film « A Walker In the Universe » (appartements, école d'art, paysage de montagne, cybercafé, université, entrepôt industriel, centre commercial, musée d'art contemporain, boutique de commerce, cantine d'une usine, centre de recherche médical, etc...)'. C'est la production d'un même événement délocalisé de son lieu pour le créer multiplié à chaque fois revisité par une nouvelle présentation dans un autre lieu en tout autre endroit de la Terre. Une sorte d'oeuvre nomade que nous transportons dans tous les endroits que nous habitons parce que chaque lieu que nous traversons mérite notre attention. C'est la mesure de notre ambition. Toute oeuvre s'inscrit comme un instant pour traverser le temps. C'est la disponibilité de l'oeuvre à s'offrir aussi bien dans le temps que dans l'instant pour savoir transformer qui la perçoit. En fait c'est juste comme un retour à soi qui sera mis en action. Je veux dire que l'événement que nous créons prend forme à chaque intervention de manière insoupçonnée. Chaque environnement particulier rend le film particulier. Le regarder est une expérience, celle de nous voir le regarder. Chaque projection dimensionne une nouvelle version. Mais elle rejoint les ondes des autres projections plus ou moins proches ou lointaines qui l'entourent sur la planète toute entière qui les reçoit. Chaque marcheur sait que d'autres marcheurs existent ailleurs tout autour. L'homme peut voir au-delà de son temps et de son espace. Son sens de l'action ne veut justement pas limiter sa production à son moment de visibilité dans son lieu de monstration. C'est l'affirmation d'une multiplicité de centres dans l'espace d'existence de tous les actes de l'espèce humaine. Chacune de nos actions colorie son espace d'intervention. Chaque espace devient tout aussi captivant que tous les autres contextes dans lesquels toute action humaine existe ou pourrait exister. Comment expliquer? La marche inlassablement s'identifie au lieu qui la reçoit. Chaque pas en avant nous emmène toujours au bon endroit. Dans ce sens l'émotion réenvisagée du point de vue de la création n'établit pas un discours d'analyse mais de participation. Il est donc logique à travers cette perspective de vouloir manifester la notion de marche de toutes les façons. C'est la permanence de la marche en avant du monde et de son fond commun d'énergies humaines. Nous agissons dans un champ de possibilités toutes à notre disposition. Par exemple si tout ce qui entoure le travail est aussi le travail (lieu, personnes, commentaires, documentation et même plein d'autres choses encore), tous les paysages lorsqu'il s'agit d'expérimenter demandent d'accepter avec la même attention l'importance de leurs propositions. Ça veut dire que toute oeuvre dépasse son objet. C'est comme le bruit d'une eau qui coule, il provoque notre présence attentive à cette surface sonore sans début ni fin du réel et de sa présence qui tous nous contient. Toutes ces projections du Walker en même temps bien au-delà de nos désirs et de nos possibilités exaltent tous les horizons de nos activités. Ce qu'y distingue la réussite de l'échec fusionne nécessairement à chaque situation rencontrée. Que pouvons-nous faire dans cette situation? Je veux dire comment considérer la nature de ce qui provoque nos actions? Qu'en est-il de la situation dans laquelle nous immergeons nos actes de créations? Quel effet pour le monde si plusieurs manières de dessiner la carte du monde? En voyant un morceau du monde nous pouvons réellement voir l'univers tout entier comme nous voyons l'infini possible contenu dans les chiffres de 0 à 9. Le positif de la présence n'y affirme pas un négatif de l'absence. C'est l'art à la croisée de toutes les situations. Comment définir une oeuvre d'art dans ce jeu de maillage de l'espace et du temps? L'oeuvre ne contient pas pour le jouer son propre réseau d'identification pour rejoindre l'expérience commune. La fonction de l'art est redéfinie par chaque intervention d'un artiste. C'est là que repose le caractère essentiellement finalement universel de chaque action particulière lorsque l'art approche chaque personne en particulier dans un lieu particulier. L'art d'aujourd'hui ne peut plus avoir de territoire propre parce qu'il occupe tous les terrains. Ce sont juste quelques lieux que nous parcourons pour savoir les voir. Tous ces lieux dispersés par les diffusions du film sans règle aucune dans pleins de pays sur la surface de notre Terre ne connaissent pas l'idée de séparation par les frontières. Ce sont de superbes lieux pour l'artiste comme une revendication de tous les lieux pour les traverser sans jamais se les approprier. Nos manières de franchir les frontières séparant les registres de nos activités - cultures, commerce, médias, spiritualité - mettent en pratique les dimensions de nos ambitions. L'expérience du quotidien pour universaliser nos lieux d'existence, le magasin de chaussures et le centre d'art par exemple, c'est juste un regard sur tous les quelque parts. Le regard attentionné au lieu comme un humanisme amoureux de ce moment là avec les gens de ce moment là. C'est l'oeuvre d'art comme une action permanente jamais aboutie que nous créons à chaque intervention de manière insoupçonnée lorsque notre conscience du temps s'occupe aussi de l'irrémédiabilité qu'il nous faut évacuer de nos comportements. Nous occupons un univers de possibilités. Nous marchons avec chacun notre façon de voir où aller. Autement dit nous mettons en relations nos singularités afin de laisser le monde évoluer dans sa marche pour se renouveler. Notre époque possède les moyens techniques d'imaginer une véritable géographie d'existences pour partager nos compétences et dépasser tous les territoires déjà dessinés. Quelles y sont nos forces novatrices? La stratégie c'est l'addition. Charles Yves nous dit John Cage voulait faire jouer sa musique par des interprètes dispersés dans la nature au milieu des collines. Il créait le monde en marchant. Dans l'univers le temps confirme les découpages subjectifs de tous nos voyages pour entendre et voir la diversité imaginaire tout autant que géographique des lieux que nous traversons. Nous pouvons y découvrir un plaisir intense, dense et romanesque aussi. C'est l'art comme une tentative d'exploration du monde au sens prophétique d'une respiration vitale. C'est une vision du monde qui attire le point sur lequel notre regard saura raconter l'attention que nous lui portons. A quoi devons-nous prêter notre attention? On ne renonce pas à la vie en renonçant à l'art mais on renonce à l'art en renonçant à la vie. L'absence de catégories c'est la raison la plus sérieuse pour continuer toutes nos créations. Cette confusion ignore pour toujours nos idées trop sélectives, comme des occasions de précieuses cueillettes pratiquées dans les couleurs brillantes du monde au-dessus de l'animation et de toute l'agitation des hommes lorsqu'ils regardent ce qu'ils peuvent sincèrement trouver de bon et de beau à chaque pas en avant sur le chemin de leurs traversées. Dans ces conditions très souvent la nature de l'art donne la position d'un perpétuel mouvement entre unité et multiplicité. Dans tous les sens. Il en reste des actes manifestes de la non-séparation de ce qui participe et de ce qui ne participe pas. C'est toute la question de la communication quels que soient ses moyens dans le monde de la culture, du commerce et des grands médias d'aujourd'hui que nous posons ici. Ce qu'il y a dedans et ce qu'il y a derrière puisé dans la compréhension contient une force pour simplement dépasser toute forme d'interprétation. La question n'est plus « que veut dire cette oeuvre d'art? » mais « que peut-on faire de cette oeuvre d'art? ». Ce qui se passe répond à n'importe quelle question qui sort des conventions. Voir quelque chose qui se passe c'est comme regarder par la fenêtre quelque chose qui n'est pas de chez nous. Un simple canevas temporel pour aviser le monde entier de quelque chose qu'il doit trouver. Sans aucune autre possibilité que de continuer. Comme toujours un commencement de quelque chose par rapport à quelque chose. Je peux imaginer ce voyage comme unique pour chaque marcheur dans son identité. Car là où l'attention et l'observation se tournent l'esprit se vide et libère sa force de création. La mise en place d'une expérience de l'instant ne consiste pas à manifester la création d'une nouvelle réalité mais la construction d'une activité supposée prendre en compte l'aspect sans limite du temps qui nous contient. La goutte d'eau qui tombe enregistre l'attitude de celui qui la voit pour l'entendre comme son propre reflet dans l'univers qui la contient. Notre comportement dans notre rapport au monde manifeste notre ambition pour aller toujours plus loin dans notre contribution à l'expansion de l'univers où nous sommes. Chaque information refuse d'offrir une solution parce qu'au-delà des particularités c'est bien évidemment l'univers tout entier que nous explorons. Vous voyez donc qu'on ne peut pas se limiter à quelque territoire particulier pour affirmer l'art et révéler ce qui se passe et repasse dans le temps. L'installation « WALKER » renvoie à la diversité des lieux du monde tout entier sans autre choix que la présence d'un moment mis en avant par la présence de quelqu'un dans ce lieu qui le contient. C'est la réalité fragmentaire du décor sous tous les angles à la fois, la meilleure solution qui voudrait juxtaposer et même superposer tous les décors possibles qu'on pourrait imaginer. Notre besoin d'être relié à quelque chose de toujours plus vaste commence à nos pieds. Autrement dit, à toutes les échelles des territoires que nous traçons la vitesse de notre marche dans ce réseau de circonstances pose la question de la position de notre point d'observation. La marche y dépasse la relation vague à l'ordre naturel du monde pour élargir comme chez les enfants le temps réellement débarassé de ce qui le mesure. Cette reconsidéation de l'espace et du temps en même temps débouche sur la mise en lumière de la variété et de la diversité des choses du monde. Elle nous force d'attendre des situations inachevées pour contempler sans limite la multitude des gens du monde dans la multitude des lieux du monde. Chaque journée comme un premier pas, celui d'une marche épisodique immobile et tranquille. Chaque premier pas pour nous conduire jusqu'aux limites de l'univers. Là s'originent toutes nos actions dans tous les territoires que nous traversons. C'est comme un jeu de connivence entre tous les films reçus des diffusions du Walker de par le monde. C'est l'immensité possible à chaque pas. Une marche statique pour construire un gigantesque présent à l'allure d'une merveilleuse lumière sur ce fond de commerce de toutes nos situations. Nos marches découvrent différents systèmes de connexions du monde. Et je voudrais que l'art pour ainsi dire amplifie ses effets dans son devenir bien au-delà de son terrain pour répondre à nos questions. Rien n'est jamais terminé au milieu de tous nos chantiers. Des constructions inédites peuvent y servir de nouveaux terrains d'expérimentations pour comprendre nos propositions. Marcher nécessite de faire des observations. Dans ce sens un sentiment d'existence émerge à chaque pas, le fond de commerce de toutes nos activités institue la démarche de notre réalité. La vision n'est jamais figée mais toujours renouvellée pour être reconsidérée. Je veux dire que notre énergie porte notre attention sur la manière dont nous pratiquons le mouvement de nos marches. La réalisation de nos processus d'actions pour expérimenter notre humanité apporte à chaque combinaison une science de nos forces bien au-delà des limites du visible de l'univers que nous habitons. C'est la question de la transformation de quelque chose en quelque chose d'autre. L'art enregistre la multiple variété de toutes ces formes de passages pour les réussir au mieux de toutes leurs possibilités. Imaginons maintenant la surface dépliée du globe avec le tracé des déplacements de tous les hommes en une seule journée! Ce rapport direct au lieu que nous traversons mérite toute notre attention. Performer sa vie comme un marcheur sa promenade ajoutée aux promenades des autres marcheurs. Ce mélange des différentes marches interprète le jeu des échanges que nous manifestons à chaque pas que nous faisons. Comment y parlons-nous à notre époque? C'est la matière de toutes nos conversations. Nous commerçons au sens premier de l'échange de nos pensées et de nos utilités. C'est l'action de l'homme et de son mouvement dans sa marche en avant qui sur ce fond de pratique qui mêle les cultures et les registres nous positionne forcément en un lieu qui nous renvoie à tous les autres lieux de la Terre comme autre lieu possible quelles qu'en soient ses qualités. Il nous faut donc comprendre les liens essentiels entre les processus de création et ceux innombrables de la vie dans laquelle ils s'installent pour exister. Par exemple le commerce fait marcher les hommes y compris dans l'art et la culture. Inventer de nouvelles manières de nous comporter dans les échanges de nos biens comme ceux de nos idées offre à l'homme de chaque époque une voie d'approche d'une forme de vérité d'existence pour avancer. D'où ces catalogues de vente du grand commerce de nos cultures occidentales qui sont ici détournés et transformés par le geste artisanal du tissage que l'on trouve de partout à toute époque dans le monde tout entier. C'est comme l'enregistrement très lointain d'un bruit de foule ou bien à l'échelle mondiale de tous les sons du monde que l'on pourrait croiser. Le bruit de fond du monde mesure notre liberté². On peut écouter longtemps, longtemps, c'est comme l'eau qui coule, nous découvrons l'immensité. Nous marchons au milieu des sons que nous écoutons comme si nous les tressions en surfaces anonymes sans début ni fin. C'est juste une addition. Le voyage n'est pas organisé pour mieux entendre les voix du monde, simplement nous prenons en main la visualisation de notre monde. Nos marches accumulent des expériences. Les interprètes libres de leurs jeux et de leurs mouvements découvrent d'autres sens à la conjonction de toutes leurs interprétations comme une plongée dans la simultanéité d'existences des matériaux des choses et des personnes jusqu'au sentiment d'une libre conquête du savoir et de la force pour aller comprendre les nombreux états de toutes nos situations dans tous les lieux que nous traversons. Les relations par l'imagination peuvent encore étendre la mélodie de nos marches. Même le silence admet ce qui appartient à l'énergie de l'existence. Nous pouvons toujours accorder à la marche de nos esprits une valeur d'oeuvre d'art lorsqu'elle fait songer à des partitions qu'on peut toujours en tout lieu librement s'approprier. Il suffit juste d'éclaircir notre attention quelle que soit la situation. Chaque marche devient une partition libre d'interprétations pour lui donner toutes ses dimensions. C'est marcher comme on lance un caillou dans l'eau, pour produire des ondes tout autour. Nos chances d'aboutir viennent de l'intensité relative de la perception que nous en avons lorsque nous participons à son interprétation. L'image que nous en produisons dépasse la description lorsque nous savons assurer notre action plutôt que sa définition. C'est le plus souvent une sorte de mémoire globale qui nous raconte l'histoire de tous les hommes depuis les débuts de toute l'humanité. C'est comme l'impression très vive de comprendre dans la vie quotidienne l'énergie créatrice du monde et de toutes ses connexions. C'est le chantier que nous construisons. Mettre ensemble toutes les sonorités du monde et dire clairement qu'il n'y a pas de sens à comprendre mais qu'il suffit de construire comme on veut. C'est sans doute pourquoi je voudrais produire des œuvres à l'avance comme inachevées. La force n'est pas tant à trouver dans ce que sont nos ouvrages que dans ce qu'ils transforment. Qu'y a-t-il ailleurs? L'art, de tous les côtés.³  



1-Hommage et remerciements sont ici rendus aux acteurs co-auteurs recrutés par internet qui depuis février 2008 ont projeté le film «A Walker In The Universe» en différents points du monde dans ces espaces publics et privés les plus divers et variés. L'ensemble des films envoyés par les co-auteurs de l'artiste retracent à leur manière l'esprit du contexte de leurs diffusions. Ils constituent sans autre méthode que la simple mise bout à bout de fragments le film « Walker In The Universe, A Global Work » diffusée dans l'exposition « WALKER ». Ce sont des films à voir dans une installation comme ici ou bien tout aussi librement sur la toile de l'internet. L'installation «Walker» de l'ENS qui rend compte de ce travail planétaire est donc aussi une oeuvre à compléter pour qui veut participer par sa propre diffusion du film (en téléchargement libre sur le site) qui sera alors ajoutée à celles déjà projetées dans ces différents lieux du monde. Le Walker poursuit sa marche sans limite dans l'espace et le temps.

2- La soirée vernissage de l'exposition « WALKER » devient une performance qui donne à entendre issus des bandes-sons des films reçus de par le monde ce bruit de fond du monde, un peu comme sa respiration, ajouté au bruit de fond ambiant des visiteurs présents.

3-Tous les acteures de « WALKER » dans son installation et sa performance reçoivent ici reconnaissance et remerciements.


© Pierre Pilonchery 2009

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