PIERRE PILONCHERY
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PIERRE PILONCHERY - WE TAKE A WALK - 13 SEPTEMBRE - 13 OCTOBRE 2017
Orangerie du Parc de la Tête d'Or de Lyon / En Résonance avec la Biennale d'art contemporain de Lyon 2017

A propos de la Cabane
Extrait de "Conversation infinie en allers-retours permanents"
Une interview de Pierre Pilonchéry par Stéphane Roy

SR - Parlons à présent de contextes. Un autre terme qui me semble être primordial dans ta démarche, comme tu l’as d’ailleurs évoqué précédemment. Dans un premier temps, j’aimerai surtout parler du contexte spatial. Tu évoquais justement Les Nymphéas de Monet. À la manière des impressionnistes, tu es toi aussi sorti de l’atelier pour t’ouvrir au monde… la fameuse fenêtre de Matisse transformée en acte symbolique fort, celui d’habiter le monde poétiquement, sans se restreindre à l’institution muséale comme le seul lieu dédié à l’expérience de l’art. Il me semble que nous pourrons noter de ces dernières décennies la présence de plus en plus forte de l’artiste occupant le monde, que ce soit au sein de lieux inattendus, comme tu l’as fait à plus reprises, jusqu’à l’espace public et dans la nature elle-même. Je crois que nous pouvons même synthétiser tous ces points avec un élément symbolique et éminemment important que l’on retrouve dans ton œuvre : la cabane. Pourrais-tu me parler de cet intérêt pour cet espace?

PP- Beaucoup d'idées, beaucoup de symboles, beaucoup de pensées et beaucoup de références viennent se greffer sur l'idée de la cabane. La cabane dans mon travail fait son apparition à la fin des années 70 et au début des années 80, l'époque où j'étais occupé par les grandes surfaces des Canevassages. Elle fait son apparition par des expérimentations d'espaces dans mon atelier de l'époque, je construis avec les différentes parties de mes Canevassages, des panneaux de plusieurs mètres de hauteur et de longueur, je construits des cabanes, des cloisons, à l'intérieur de mon atelier. Je crois qu'il y avait là d'abord une première idée, c'était d'habiter mon œuvre, d'être dans mon œuvre et non plus seulement devant. Et puis il y avait une autre idée, que je développerai par la suite, il s'agit de construire des espaces dans lesquels on peut se promener, des espaces d'expérimentations pour le visiteur, des parcours à traverser, des choses qui impliquent physiquement le spectateur. Dans la solitude de mon atelier c'était mon implication physique que je jouais à l'intérieur de mes œuvres. Je n'ai pas développé ces expérimentations dans cette série, elles sont restées simplement des espèces de prémonitions je pense de ce que j'allais développer plus tard, mais elles indiquent déjà cette nécessité que j'avais, très forte en moi, de construire des espaces à parcourir, des espaces à traverser, des invitations au fond à s'impliquer physiquement à l'intérieur de l’œuvre. Peut-être était-ce une résurgence, un souvenir, inconscient à l'époque, j'en parle maintenant, mais inconscient sûrement à l'époque, de cette première expérience artistique que j'avais vécue comme un choc à l'âge de 13 ans au Musée du Prado, au milieu des Peintures Noires de Goya, seul dans ces grandes salles, entouré de toutes ces peintures. J'étais alors dedans les peintures, j'étais cerné, je n'étais plus seulement devant, je n'étais plus avec seulement un tableau accroché sur un mur, j'étais dans la peinture elle-même, dans l’œuvre elle-même, c'était une expérience physique. Bien sûr je ne l'ai pas explicité dans ces termes-là à l'époque, simplement j'ai vécu, je le disais, un choc et j'ai, gravé en moi, ce choc qui reste permanent, cette implication de mon corps dans une œuvre. Si je poursuis le parcours de mon travail, disons que je vais surtout construire la cabane dans Les Publicitages. Dans la série des Publicitages, ces grandes surfaces de bandes, de lanières de papier, que je découpais dans des catalogues publicitaires et que je tissais pour obtenir comme ça des centaines de m2 de ces surfaces là, hé bien il m'était simple, il m'était facile de construire des cabanes comme celle par exemple que j'ai installée dans l'exposition La Grande Surface et tous ses Lieux en 2006. Dans cette cabane de tissage qui nous parlait de publicité, qui nous parlait de la consommation, qui nous parlait du monde d'aujourd'hui et du commerce d'aujourd'hui, il y avait, à l'intérieur, des éléments de la nature, des cailloux, des plantes, le son d'une qui coule, c'était donc déjà mettre l'extérieur à l'intérieur, c'était un passage comme ça qui rejouait l'intérieur et l'extérieur en même temps, toujours cette idée de faire exister en même temps des lieux différents, des espaces différents, des conceptions différentes. Cette cabane, je la rejoue aujourd'hui avec cette exposition We Take a Walk à l'Orangerie du parc de la Tête d'Or. Elle est construite sur une structure en bois, peinte en rouge. C'est donc le rouge qui porte les éléments de la cabane et ces éléments sont des branchages, des feuillages, coupés et choisis avec les jardiniers du Parc, pour recouvrir cette cabane. A l'intérieur de la cabane il y a des casques d'écoute qui nous permettent d'écouter des petites chansons comme des mélopées, que j 'ai enregistrées au-dessus du rythme de mes pas lors de mes balades dans le parc ou ailleurs, ces mélopées qui s'additionnent donc au son très marqué des pas sur le sol et au bruit ambiant naturel et humain, les automobiles, les voix des passants, etc., ces mélopées sont une espèce de promenade en douceur. Isabelle Marcou, qui manage le projet We take a Walk, avait pris l'habitude de dire La Cabane du promeneur en parlant de cette cabane. J'ai conservé ce beau titre ! Effectivement il s'agit de ça, d'une promenade, c'est-à-dire on sort, on entre, on va, on vient. Alors, cette cabane, bien évidemment, fait écho à beaucoup de choses. La cabane c'est peut-être le premier lieu dans lequel l'enfant se réfugie, il se construit sa cabane, son petit espace privé. C'est un espace privé dans un autre espace, un petit peu les fameuses hétérotopies dont Michel Foucault parlait dans sa conférence de 1967, je crois, qu'il avait titrée Des espaces autres, un espace dans un autre espace. La cabane c'est un espace dans lequel le temps n'est plus le même, c'est un autre temps. C'est bien le même temps mais c'est un autre temps, des parenthèses temporelles à l'intérieur du temps. C'est un lieu qui permet comme ça de vivre autrement le monde. On s'y retrouve à l'intérieur, on y reformule sa pensée, on y revisite peut-être l'expérience qu'on a du monde autour de nous. C'est à la fois une mise à l'écart du monde et en même temps un moyen de plus s'impliquer dans le monde pour mieux le voir, mieux le penser. Alors la référence à l'enfance est évidente. La cabane est aussi le premier lien que l'enfant construit avec la nature, le premier lien qu'il trouve avec la nature en construisant sa cabane. Je me souviens de cabanes construites avec des fougères, des branchages comme ça dans mon enfance. Mais tout enfant fait cette référence là, et quand on voit aujourd'hui les cabanes de Tadashi Kawamata construites ici ou là, on ne peut pas ne pas penser à notre enfance et à toutes ces cabanes que nous avons construites ou imaginées. C'est un contenu je dirais humain qui nous vient de l'enfance, qui nous vient de notre intériorité, qui nous vient de notre moi profond, et qui nous met en contact avec l'extérieur dans lequel notre moi existe. Voilà. A ce moment là la cabane devient pour moi, ici, dans cette exposition, autre chose encore, je dirais qu'elle devient un pont d'humanité. Elle permet de tisser des liens entre bien sûr moi et le public, entre l’œuvre et le public, mais aussi entre le public et le public. On traverse cette cabane, on y passe, on rencontre d'autres personnes. La cabane comme un lien d'humanité, comme un pont, c'est quelque chose qui pour moi est évident. Et puis autre chose encore, c'est que, au fond, on sait très bien qu'on trouve la cabane dans toutes les cultures, les igloos des esquimaux, les huttes que l'on trouvait en Afrique, etc. Dans toutes les cultures la cabane existe, elle est le premier abri. Donc ce lien évident de la cabane avec toutes les cultures c'est quelque chose qui m'intéresse parce que je tiens à cette idée d'un travail artistique, en ce qui me concerne, qui soit regardable je dirais par un public issu de toutes les cultures. C'est quelque chose un petit peu qui voudrait atteindre une note universelle et je trouve que la cabane en est un symbole très fort. La cabane, c'est aussi quelque chose qui n'est pas une architecture solide, pérenne, c'est quelque chose qui est mobile, quelque chose qui est en transformation constante, c'est quelque chose qui va disparaître, qui est fragile. Cette fragilité là m'intéresse parce qu'elle nous rappelle que notre monde n'est jamais statique, que tout passe, que tout vient, que tout bouge, que tout se transforme. Les choses sont là, après elle n'y seront plus. D'autres choses seront là, mais l'idée de la cabane persiste. C'est un petit peu, si tu veux, comme lorsqu'on écoute de l'eau couler, l'eau coule en permanence, il y a un sentiment d'éternité qui s'en dégage, et en même temps chaque instant de cette eau qui coule n'est plus le même puisque c'est encore une autre qui coule après celle qui a coulé, et pourtant le flux de l'eau et sa musique sont toujours là. Donc ça joue ces 2 forces contraires, les choses qui sont un peu dans leur éternité, même dans leur immuabilité, et puis les choses qui sont passagères, précaires, fragiles. Voilà. C'est un petit peu ce qui se dégage de la cabane. Cette idée de la cabane, beaucoup d'autres penseurs, créateurs, artistes, l'ont utilisée. Je te parlais de Kawamata, mais je pense aussi à la fameuse citation que m'avait envoyée Florence Jaillet, citation qu'elle avait extraite du livre de Sylvain Tesson Les Forêts de Sibérie, « tant qu'il y aura des cabanes, écrit Sylvain Tesson, tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu. ». Donc je crois que dans ce sens là, la cabane nous indique franchement un appel à l'humanité pour toute l'espèce humaine. Je pense aussi à la fameuse cabane de Thoreau à Walden, au milieu du XIX° siècle, cette cabane qu'il a construite, dans laquelle il a vécu pendant 2 années 2 mois 2 jours, en s'isolant un petit peu du monde j'allais dire humain pour découvrir le monde et se découvrir à l'intérieur de sa cabane. Je pense aussi à la cabane, mais c'est peut-être plus une petite maison, la cabane de Rousseau à Ermenonville dans les 6 dernières semaines de sa vie, qu'on a appelé depuis la cabane du philosophe, dans laquelle il se réfugiait en solitaire. Et puis je pense aussi à Schwitters avec son deuxième Merzbau en Norvège. Quand on voit les photographies qui en restent, c'était une petite cabane de pierres, sommaire. Son autre Merzbau, dans son exil anglais, son Merzbarn comme il l'appelait, cette petite grange que lui avait prêté un agriculteur, un paysan voisin, c'était là aussi un petit abri. Donc c'est la cabane avec cette idée de l'abri dans lequel on se réfugie, cette idée de l'abri dans lequel on prend du recul, dans lequel on se sent un petit peu comme dans un cocon et dans lequel, en même temps, on y voit le monde et on y pense le monde autrement, on y voit le temps et on y pense le temps autrement, parce que s'y joue ici un autre temps dans le temps. Voilà. Je crois qu'avec l'idée de la cabane on peut effectivement développer beaucoup et tisser et greffer là-dessus beaucoup d'autres idées. Une porte ouverte, c'est le cas de le dire, au monde et à tout ce qui peut le contenir. C'est bien du rapport au contexte dont il est question, pour y exister à la fois dedans et dehors en même temps, y tisser notre rapport à soi et au monde en même temps.

Stéphane Roy, né à Lyon en 1988, vit et travaille à Bruxelles. Artiste et curateur, il mène un travail de recherche autour de la complexité humaine et des différentes manières d’habiter la grande cartographie sensible du monde. Son installation participative "The Laboratory of Anger Management" a été présentée au Palais de Tokyo en 2016, et en Autriche en 2017, dans le cadre du Donau Festival. Il est aussi le responsable de la section socioculturelle du Centre Culturel Omar Khayam, développant des outils créatifs et réflexifs afin de venir en aide aux populations en marge et en état d’exclusion. Il poursuit actuellement une série de Conversations avec divers acteurs de la scène artistique, mais aussi des philosophes, des scientifiques et autres personnalités qui, par leurs visions et leurs actions, contribuent à la création du monde de demain (exemples : Edgar Morin, Hans Ulrich Obrist, Antony Gormley, Thierry Raspail ou encore Emmanuel Tibloux).

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